A voir, Les premiers, les derniers

Les premiers les derniers

Dimanche après-midi, après de longues hésitations sur le choix du film, je me décide à aller voir Les premiers, les derniers, de et avec Bouli Lanners et Albert Dupontel. J’ai peu entendu parler de ce film mais la bande-annonce m’avait intriguée.

En arrivant aux Cinq Caumartin, mon cinéma favori situé à quelques mètres de chez moi et habituellement désert, je découvre avec effroi qu’une longue file s’étend jusqu’au trottoir. Je comprends que cette foule est venue voir le film Chocolat avec le décidément très populaire Omar Sy. J’ai peur de rater le début de mon film programmé à la même heure. J’arrive finalement juste à temps dans la minuscule salle 5 bondée et suis obligée de m’installer au premier rang, à deux mètres de l’écran. Obligée de m’enfoncer dans le siège et de lever la tête, j’oublie rapidement cet inconfort tant le film m’absorbe dès les premiers plans.

Le film se déroule dans un décor que je connais, la Beauce, pour l’avoir traversée en train des dizaines de fois. Quiconque a déjà fait le trajet Paris-Orléans, a dû être interpellé par ce curieux pont bétonné et abandonné qui longe à travers champs la ligne de chemin de fer. Cette horrible construction défigurant le paysage est un monorail, vestige d’une invention qui n’a jamais vu le jour, l’aérotrain devant relier Orléans à Paris. Ce monorail qui s’étend sur 18 kilomètres au nord d’Orléans, est désaffecté depuis 1977, un désastre financier et écologique, ai-je toujours pensé. Pour la première fois, j’ai vu ce triste édifice sous un autre angle, l’œil de l’acteur et réalisateur belge Bouli Lanners qui a su le sublimer en l’intégrant au décor de son film.

Les premiers, les derniers est un western moderne avec sa musique typique, ses étendues désertes, ses armes à feu et ses règlements de compte entre rivaux. Mais en lieu et place du far west, Bouli Lanners a choisi la non moins cinégénique Beauce, où les restaurants en bord de route, recueillant les routiers solitaires pour un whisky ou un billard, font office de saloons et de dinners.

Bouli Lanners et Albert Dupontel, alias Gilou et Cochise, chasseurs de prime, sont envoyés dans ce coin paumé pour récupérer un téléphone volé dont on comprend qu’il abrite des données sensibles. Ils y font de drôles de rencontres qui vont perturber leurs plans.

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Comme dans un western, le film abrite une galerie de personnages romanesques et énigmatiques. Taciturnes, esseulés, abîmés ou tourmentés par la vie, on ne connaît rien ni de leur passé, ni de leur destinée mais on comprend qu’une quête anime chacun d’entre eux. On y trouve des gentils aux allures de méchants, des méchants qui font leur loi pour préserver leur territoire et des « cramés du cerveau » errant dans ce paysage aussi morbide que poétique.

La peur de la fin du monde, thème en filigrane dans le film, pèse sur chacun d’entre eux et y ajoute un côté mystique. Le film fait référence à la bible par son titre et les personnages croiseront sur leur route un mystérieux Jésus porteur d’espoir.

Michael Lonsdale interprète un vieil et étrange hôtelier qui loge les deux compères. Malgré sa vieillesse, il s’occupe péniblement des petits déjeuners et d’une serre de plantes tropicales. Mais pourquoi fait-il encore tout ça à son âge ? demande Gilou « Parce que vivre, ce n’est pas seulement respirer » répond-il. Et quand on croit qu’ils sont sur le point de renoncer à la vie, les personnages du film respirent à nouveau grâce à de petits actes héroïques, dont ils ne se croyaient pas ou plus capables. On découvre que les personnages sont interdépendants, chacun faisant ressortir l’humanité d’un autre. Leur rencontre, fruit du hasard, modifie leur destinée et leur permet de continuer à se sentir vivant.

Dans une station-service déserte, Cochise croise la route de Suzanne Clément, muse de Xavier Dolan, qui a abandonné son accent québécois pour se fondre à merveille dans cette France profonde. On ne sait rien d’elle, pas même son prénom, on devine qu’elle est mère célibataire. Cochise l’aide à démarrer sa voiture, puis elle lui rendra ce service un peu plus tard quand Cochise sera à son tour en difficulté.

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Outre la puissance et l’étrangeté des personnages, l’ambiance et la beauté du film sont fascinantes. En me renseignant sur Bouli Lanners, j’apprends que cet ancien élève de l’Académie des Beaux-Arts liégeoise a été peintre avant de faire du cinéma. Je comprends mieux ce talent dans le choix des plans, leur cadrage, leur géométrie, leur poésie. Par un camaïeu de gris, il dépeint une Beauce froide, sombre et poisseuse où la nature est décharnée par l’hiver. Le gris du ciel, du monorail bétonné, des pylônes et des draps de Suzanne Clément côtoie le noir des yeux, des vêtements, du pick-up et du bitume qu’arpente Cochise. Quelques rares touches de couleurs, un orange vif notamment, viennent contraster ce décor maussade.

Pourtant, le sublime jaillit à chaque instant de cette noirceur, comme ce majestueux cerf faisant une apparition inattendue dans un entrepôt abandonné. Le film est une succession de scènes d’une beauté bouleversante. Une réplique, une lumière, un silence, un regard, un brouillard, autant de détails qui ont été pour moi une source d’émerveillement. Le rythme du film permet de ne jamais décrocher et l’émotion s’infuse à mesure que le film progresse et que l’on découvre plus amplement les personnages.

Riche tant sur le fond que sur la forme, ce film est une grande réussite et a été une très bonne surprise. J’avais prévu d’enchaîner avec un deuxième film mais j’ai préféré rentrer chez moi et prolonger le séjour en terre beauceronne en écrivant ces lignes. Je vous invite également à prendre votre billet pour cette inhospitalière région, elle vous amènera plus loin que vous ne l’imaginez.


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One Response to "A voir, Les premiers, les derniers"

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  1. alain C

    26 février 2016 at 11 h 43 min

    j’ai beaucoup aimé voir et revoir ce film dur et lyrique . et votre avis aussi . le plan final et la balade de Micah P Hinson  » beneath the rose  » alliés sont une merveille .