La Fashion Week, un concentré de ce que j’aime et déplore dans la mode

gucci-fall-winter-2014-runwayDéfilé Gucci Automne-Hiver 2014/2015    Crédit photo: Qianna Smith

Et c’est reparti pour le marathon de la semaine des défilés prêt-à-porter, aka la Fashion Week, où tout le gratin de la mode se presse deux fois par an. Après les courses de New-York, Londres et Milan, c’est au tour de Paris demain. Comme toujours, sur la ligne de départ, dans les starting blocks, nous retrouvons :

– Les couturiers et leurs équipes qui courent déjà depuis plusieurs semaines pour boucler la collection et organiser le show.

– Les mannequins qui trottent sur le catwalk et galopent après le défilé pour rejoindre en un temps record le suivant. Les plus demandées font jusqu’à 5 défilés par jour.

– Les journalistes de mode qui tracent d’un défilé à l’autre pour avoir le maximum de choses à tweeter.

– Les blogueurs mode qui accourent dans leur plus bel « outfit of the day » aux abords des défilés pour se faire tirer le portrait.

– Les photographes de street style qui s’essoufflent à shooter du look à la chaîne.

Mais qui prend réellement du plaisir dans cette course effrénée ? (Vous me direz, qui prend du plaisir à courir un marathon ?? Ah si, plein de gens apparemment…)

defile-prada-automne-hiver-2014-2015Défilé Prada Automne-Hiver 2014/2015   Crédit Photo Reuters

Je veux dire, n’y a-t-il pas trop de défilés, de monde, d’excitation, de tweets… pour que l’on puisse apprécier le spectacle ? Tel un coureur qui finit sa course en vomissant d’épuisement (true story, j’ai vu des marathoniens vomir en franchissant la ligne d’arrivée), ce marathon de la mode ne nous donnerait-il pas aussi une sérieuse nausée, un écœurement ? Pas le temps de digérer un show que le suivant commence et que 5, 10, 15 autres suivent et qu’il faut courir pour ne pas les manquer.

N’apprécierait-on pas davantage cette Fashion Week avec moins de défilés ? Moins de défilés mais mieux mis en valeur, mieux commentés et disséqués par la presse et surtout, moins noyés dans la masse…

Et puis tant de nouveautés, tant de robes, tant de sacs…  mais pour quoi faire ?

Rendons-nous à l’évidence, qui a le temps de porter tous ces vêtements alors même que dans quelques semaines une nouvelle cargaison plus attrayante arrivera en boutique ? Entre les pré-co, les collections resort…  la durée de vie d’un vêtement est cruellement courte. Finalement on en revient toujours à cette mode jetable, la fast fashion inventée par les H&M et Zara. Qu’importe que la robe ait coûté 30€ ou 3000€, on la jette de la même manière au bout de quelques mois car une nouvelle est plus désirable. Tant de travail, de création stimulée et pressée comme un citron pour autant d’éphémère, le jeu en vaut-il la chandelle ? Ne dévalorise-t-on pas le travail du couturier ?

Rabih Kayrouz et Olivier Saillard, une autre vision de la mode

Au moins deux personnes du milieu de la mode partagent mon avis. Le premier est le couturier libanais Rabih Kayrouz installé à Paris. Dans le Elle du 14 février, il déclare « Rien de plus triste qu’une robe qui ne sera pas portée. Je ne suis pas pour l’effet de mode. Je suis pour le vêtement qu’on garde longtemps dans son armoire, qui traverse le temps ». Je suis entièrement de son avis. C’est cette vision de la mode qui m’intéresse, le durable, le marquant et non l’éphémère. C’est pour cela que je suis tant fascinée par le Vintage.

rabih_kayrouzLe couturier Rabih Kayrouz

En novembre dernier j’ai découvert le travail d’Olivier Saillard via sa performance « Eternity Dress » où on le voit reproduire toutes les étapes de la création d’une robe en compagnie de l’actrice Tilda Swinton. Tellement séduite par son show et sa démarche, j’ai voulu en savoir plus sur Olivier Saillard. Il a 47 ans, est historien de la mode et directeur du Palais Galliera, le musée de la mode de la ville de Paris. Il a, entre autres, conduit la récente exposition à succès sur le travail du couturier Azzedine Alaïa.

tilda_swinton_et_olivier_saillard__eternity_dressOlivier Saillard et Tilda Swinton dans la performance Eternity Dress     Crédit photo: Vincent Lappartient

Je suis tombée sur une interview passionnante d’Olivier Saillard donnée aux Inrocks en novembre. Son propos très critique envers le secteur et sa franchise m’ont scotchée. Voici les extraits les plus marquants :

« La culture, la communication changent, pas la robe. »

« L’an dernier, avec mon assistant, nous avons fait le compte de tous les défilés d’une saison. Il y en avait 365, ce qui équivalait à 13 675 silhouettes. »

« Ce sentiment de surproduction est alimenté par la tyrannie du présent sur internet. J’estime que tout le monde, à l’exception de deux ou trois créateurs, fait la même chose. Cette dilution de la créativité me paraît assez inéluctable. On demande aux créateurs de pondre une collection tous les trois mois. »

« Dans les années 50, un défilé Dior durait deux heures et cinq minutes. Dans les années 80, quarante minutes chez Montana, puis vingt minutes dans les années 90. Aujourd’hui, c’est sept minutes. L’outil défilé est devenu très peau de chagrin. Il y a de l’irrévérence à dépenser autant d’argent pour sept minutes. Je ne comprends pas qu’on en soit toujours là. C’est le degré zéro du spectacle. On applaudit, quand c’est fini les mannequins reviennent pour le final, soit le degré zéro de la narration. Cela ne se réinvente pas. Les créateurs disent qu’il est utile de réunir autant de gens quand ils montrent leurs créations. Je pense qu’il faudrait le refuser. La temporalité est également devenue problématique : on ne comprend plus rien. Les magazines attendent un an pour montrer une collection. Entre-temps, deux autres défilés auront eu lieu. Le lecteur ou le consommateur s’en fout. Il y a aussi une énorme différence entre ce que l’on voit et ce qui se vend : 70 % des marques ne mettent rien du défilé en boutique. »

Que dire de plus ? Tout cela parait dingue. Je ne peux qu’être d’accord avec lui .

De la bouche de quelqu’un qui appartient au milieu, c’est exquis et cela donne à réfléchir.

Ces 9 prochains jours, 93 maisons vont défiler à Paris. Sommes-nous arrivés au bout du système ou seront-elles 100 à présenter leur collection la saison prochaine ? Oui, que de questions dans cet article! Si on entrevoit déjà les réponses, je doute que les choses ne changent rapidement.

D’ici là, place au show!


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