Kraftwerk à la Fondation Louis Vuitton

kraftwerk_machine© Kraftwerk

Comment prolonger la magie d’un concert de Kraftwerk vu il y a 4 jours ? En revoyant l’excellent documentaire sur Arte qui leur est consacré (déjà diffusé en 2013) et en rédigeant cet article pour vous raconter à quel point le show que j’ai vu était énorme et inoubliable.

Jeudi soir, je prends la route du Bois de Boulogne pour rejoindre la Fondation Louis Vuitton, musée dédié à l’art contemporain récemment achevé. Le groupe allemand Kraftwerk inaugure le lieu en y donnant 8 concerts en 3D, Le catalogue, une soirée par album de manière chronologique, soit Autobahn le premier soir et Tour de France le huitième.

Bien que curieuse de découvrir la Fondation Louis Vuittton dont on a beaucoup parlé ces dernières semaines, c’est le show de Kraftwerk que j’attends avec impatience, depuis l’acquisition de mon ticket quelques semaines plutôt. Car, comme pour tous les concerts très attendus, il faut être motivée pour avoir un ticket, noter dans son agenda le jour de la mise en vente et se connecter à Digitick une demi-heure avant l’ouverture de la vente, c’est-à-dire un samedi matin à 9h30. Il a aussi fallu au préalable que je choisisse une date parmi les 8. J’ai finalement fait un non choix en optant pour la 7ème date, le soir où Kraftwerk joue The Mix, leur album best-of, pour éviter toute frustration de ne pas entendre certains titres que j’adore. Comme prévu, les billets des 8 dates se sont envolés en quelques heures, pourtant au prix élevé de 60€.

Ticket en poche, me voilà à l’approche du vaisseau de verre en ce jeudi 13 novembre. Dès le départ, rien ne se déroule comme un concert « normal ». Nous franchissons à peine l’entrée du musée que nous sommes gentiment invités par de charmantes hôtesses à déposer (gratuitement) nos affaires au vestiaire. Nous pénétrons ensuite dans le hall où un buffet (payant) propose entre autres du champagne, des sandwiches de luxe et des pop corns aromatisés. Peu habitués à ce genre de chichis pour un concert, nous commandons 2 bières, un concert sans bière n’ayant pas la même saveur. Verre à la main, nous déambulons dans le hall, jetant un œil au merchandising vendant de jolis tee-shirts. En levant les yeux, nous apercevons quelques œuvres, dont les poissons suspendus de Frank Gehry, architecte des lieux. Puis il est temps de rejoindre l’auditorium où la foule commence à affluer. La salle est moins spacieuse et spectaculaire que ce que j’imaginais, un peu biscornue, parsemée des monochromes d’Ellsworth Kelly.

fondation_louis_vuitton

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Public face au rideau et au Monochrome bleu d’Ellsworth Kelly quelques minutes avant le show.

Une fois n’est pas coutume, je me sens jeune parmi l’audience, la moyenne d’âge se rapproche plus des 35 / 40 ans que des 25 ans auxquels je suis habituée en concert. Cela n’a rien d’étonnant, la fondation du groupe Kraftwerk datant de 1968, les fans de la première heure sont bien grisonnants. Le public est étrange, très éclectique, les costumes cravates côtoient des looks plus rebelles, des fils accompagnent leur père (et non l’inverse) et mon voisin de concert n’est autre que Karl Zéro, qui porte un joli costume bleu Klein pour l’occasion. 21h, la salle pleine est plongée dans le noir et nous mettons nos lunettes 3D en carton distribuées à l’entrée. Après quelques bruits synthétiques, le rideau tombe laissant place au quatuor allemand dans leurs fameuses combinaisons moulantes noires quadrillées de blanc. The Robots ouvre le show et les « avatars robotiques » des quatre membres envahissent l’écran.

kraftwerk_parisThe Robots © Kraftwerk

Avant de vous parler du concert, revenons sur l’histoire de Kraftwerk. Bien que figurant parmi les artistes les plus influents du 20ème siècle, le groupe demeure méconnu des « jeunes générations ». Je vous conseille vivement de regarder le documentaire passionnant d’Arte qui retrace l’évolution du groupe depuis sa naissance à Düsseldorf en 1968 jusqu’à ses représentations récentes, notamment à la Tate Modern de Londres en 2013. Ces 60 minutes de documentaire suffiront à vous convaincre de l’énorme influence que le groupe allemand a exercé sur de très nombreux groupes, courants musicaux et artistiques.

Kraftwerk (signifiant central électrique en allemand) était au départ un duo formé par Ralf Hütter et Florian Schneider-Esleben. Avant de passer à la musique électronique et de créer leurs propres instruments, ils utilisaient des instruments classiques et appartenaient au Krautrock, genre musical né à la fin des années 1960, représenté par des groupes originaires d’Allemagne de l’Ouest et s’apparentant au rock progressif.

Originaire de la Ruhr, région industrielle allemande, Kraftwerk est très influencé par la ville, les machines, les nouvelles technologies et leur impact sur les hommes. C’est en 1974 que Kraftwerk, devenu un quatuor, connaît son premier succès mondial avec son album Autobahn (autoroute en allemand). L’album devient un hit jusqu’aux Etats-Unis. David Bowie déclare alors que Kraftwerk est son groupe préféré, ce qui fait exploser la notoriété du groupe. Entre 1975 et 1986, Kraftwerk sort 5 albums et connaît un grand succès. Le graphisme de leurs pochettes est devenu leur marque de fabrique.

kraftwerk_albums

Autobahn (1974), Radio-Activity (1975) et Trans-Europe Express (1977), 3 albums majeurs de Kraftwerk

kraftwerk_arteKraftwerk dans les années 70

Extraits du doc Arte

« On considère Kraftwerk comme le premier groupe qui a compris le potentiel des machines électroniques, du travail en studio et de l’association de ces 2 facteurs pour créer de la musique populaire. Les artistes qui ont suivi n’ont fait que creuser ce sillon ».

Bien qu’utilisant des ordinateurs et autres instruments sur-mesure pour composer leur musique, Kraftwerk est très attentif à la mélodie. Par ailleurs, ils excellent dans la rythmique, notamment avec le titre Trans-Europe Express. Kraftwerk est particulièrement populaire à Chicago et à Détroit et a une influence non négligeable sur un mouvement musical majeur né dans les années 80, la Techno.

« Ces 4 allemands austères vont jouer un rôle clé dans l’évolution de la musique afro-américaine ».

Plus récemment, en 2006, c’est le groupe pop rock Coldplay qui s’est inspiré de Kraftwerk en empruntant un sample du titre Computer Love pour leur chanson Talk. (A écouter dans le doc Arte).

Malgré leur succès fulgurant, les membres de Kraftwerk se font très discrets dans les médias et font photographier leurs « robots » à leur place.

« Dès le départ, Kraftwerk a refusé le star system. […] Kraftwerk a refusé toutes les offres de collaboration même celle de Michael Jackson. La célébrité les a rendus plus secrets encore et le silence médiatique qui les entoure leur confère une sorte d’aura mystique. »

Cela ne vous rappelle personne ? Quand on connaît l’histoire de Kraftwerk, le groupe Daft Punk, malgré tout le respect que je lui porte, paraît moins novateur. Les robots, l’anonymat, on ne peut s’empêcher de penser qu’ils se sont fortement inspirés de leurs cousins allemands.

De la vie privée de Kraftwerk, on ne sait presque rien à part leur passion pour le vélo, à laquelle ils dédient un album en 2003 Tour de France, leur dernier album en date. Ces dernières années ils ont été invités à jouer Le Catalogue dans les galeries d’art contemporain du monde entier, (Tate Modern, MoMA…). Ralph Hütter est le seul membre fondateur faisant encore partie du groupe.

 

ralph_hütter_kraftwerk

Ralph Hütter, membre fondateur et chanteur principal de Kraftwerk, âgé de 68 ans

Extrait doc Arte, citations de l’anglais Paul Morley, producteur de musique et ex-journaliste du NME.

« Ils ont absolument leur place dans une galerie ou un musée car d’une certaine façon, ce sont des sculptures vivantes, une installation, leur travail est une réflexion sur la musique pop et le show business […], ils abordent aussi la question de la reproduction, du destin de l’œuvre d’art quand elle devient un objet fabriqué en série ».

« Ils ont un tel impact sur la culture, les artistes en général et les musiciens qu’une simple salle de concert semblerait trop réductrice. C’est un vrai show mais délesté des clichés habituels. Il y a quelque chose de fascinant dans cette immobilité, c’est comme la quintessence d’un concert parce que finalement la gestuelle ringarde du rock […] c’est ridicule, monotone et futile ».

kraftwerk_spacelabSpacelab © Kraftwerk

J’aimerais pouvoir vous dire que j’ai été bercée par le son de Kraftwerk depuis ma tendre enfance mais ce n’est hélas pas le cas. J’ai découvert Kraftwerk bien tardivement, il y a quelques années et j’ai immédiatement été fascinée par leur univers, leur son étrange et leurs mélodies répétitives et entêtantes.

Revenons maintenant au concert. Après avoir enchaîné les « tubes » de l’album The Mix, le groupe joue une heure de plus (2 heures de concert au total) et parcourt sa discographie jusqu’au plus récent Tour de France. Kraftwerk nous offre une sorte de deuxième best-of. Une atmosphère assez froide règne dans la salle. Le show est millimétré, les titres s’enchaînent sans que le groupe n’adresse la moindre parole au public, et ce dernier, très absorbé, n’est pas d’une grande chaleur non plus. Un court incident humanise un peu la prestation robotique du quatuor, un petit bug intervient lors du titre Autobahn. Un des membres, responsable du bug, bredouille un « problem with the computer ». Mais la cacophonie est de courte durée et Autobahn reprend sa cadence.

kraftwerk_autobahn

Autobahn, juste avant l’accident

kraftwerk_tour_de_franceTour de France © Kraftwerk

De mon côté, je savoure chaque minute du spectacle. Les paroles régulièrement projetés sur l’écran font office de karaoké géant. Le graphisme si singulier a quelque chose d’hypnotisant et nos lunettes 3D nous font voyager dans les différents univers des chansons. Après le film Interstellar, le titre Spacelab nous propulse dans l’espace. Pour moi, écouter et voir Kraftwerk, c’est en quelque sorte, faire un voyage dans l’enfance. Le graphisme simpliste et les sons parfois binaires nous ramènent aux jeux vidéo des années 90. De plus, l’utilisation ludique des lunettes 3D nous transforment en grands enfants.

Le show s’achève sur un de mes titres préférés Music Non Stop avec son génial « Boing Boom Tschak »! L’écran montre la représentation simplifiée des 4 membres du groupe et le message sous-jacent que j’interprète est « Kraftwerk fait de la musique depuis plus de 40 ans mais et n’a pas fini de faire parler de lui ». Puis les membres du groupe sortent tour à tour de la scène après un petit mix solo. Le dernier à quitter la scène est Ralph Hütter, chaleureusement acclamé par le public. Il esquisse une petite révérence main sur le cœur et nous dit « See you tomorrow » avant de disparaître. Le lendemain, ils jouent leur dernière soirée Tour de France.

kraftwerk_music_non_stop Music Non Stop © Kraftwerk

Conclusion :

Cet article est très long, je m’en excuse, mais comment faire court face à un groupe si immense ? Une petite biographie du groupe était nécessaire pour remettre le concert dans son contexte. Nous avons quitté la Fondation Louis Vuitton avec en cadeau souvenir un exemplaire du magazine Wallpaper dédié à Kraftwerk. Décidément, les allemands ne laissent rien au hasard, la rigueur allemande n’est pas un mythe. C’est d’ailleurs peut-être la seule chose que je reprocherais au spectacle, son manque de spontanéité et de chaleur mais c’est aussi ce qui constitue l’ADN du groupe. Néanmoins, ce concert fut une expérience unique et par conséquent, il entre dans mon Top 5 des meilleurs concerts. Pour l’instant, j’ai du mal à imaginer qui pourrait les détrôner, ils ne sont peut-être pas encore nés.


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